JUSTICE, PAIX, RECONCILIATION NATIONALE ET REINSERTION SOCIALE DES FEMMES VICTIMES DE LA GUERRE EN RDC

Séverine MukunayMesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Mes chers Compatriotes,

Distingués invités,

Depuis deux décennies, le Congo-Kinshasa, notre pays, est le théâtre, dans sa partie orientale, d’une guerre injuste que lui inflige ses voisins – l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi – soit directement, soit indirectement par rebellions armées nationales instrumentalisées et étrangères interposées. Ce climat de violence, qui s’est développé depuis longtemps dans l’indifférence sur fond de préoccupations économiques à finalité prédatrice, continue encore malheureusement à profiter aux pays voisins agresseurs, aux entreprises multinationales et aux puissances étrangères qui, en écumant l’Est du pays pour faire main basse sur ses richesses stratégiques, visent délibérément à affaiblir l’Etat congolais afin de réussir à imposer le dessein géopolitique qu’ils ont concocté cyniquement pour notre région de Grands Lacs africains.

Les défaillances de l’Etat congolais aidant, c’est tout le peuple congolais qui trinque dans cette situation d’une guerre imposée. Jusqu’à présent, le moins que l’on puisse dire est que l’Etat congolais, sans armée, sans police, sans services de renseignements et de sécurité performants, n’a pas été capable de protéger ses sujets comme il se doit. On estime actuellement à 8 millions le nombre des morts et à plusieurs autres millions le nombre d’autres victimes dues aux exactions de cette guerre (à la torture, aux mutilations, aux viols des femmes, aux enrôlements forcés d’enfants-soldats et à tous les autres traitements inhumains et dégradants qui portent atteinte à l’intégrité physique et psychique des êtres inhumains. En évoquant ce désastre humain, on a souvent coutume d’oublier de l’associer aux dégâts écologiques énormes déjà présents ainsi que ceux à venir, engendrés par cette guerre qui a brisé les écosystèmes et la biosphère dans la partie orientale du pays.  

Ainsi, selon l’information disponible, et sans du tout être dans une quelconque logique de surenchère victimaire par rapport aux autres tranches de la population congolaise, force est de constater et d’affirmer que ce sont surtout les enfants et les jeunes, les personnes âgées et les femmes qui ont payé le plus lourd tribut dans cette tragédie.  Les femmes, ô les femmes ! Arrêtons-nous une minute à ce cas qui nous concerne particulièrement ici. La femme congolaise est sous les projecteurs de l’actualité depuis plusieurs années, et pour cause. Assurément pas pour de bonnes raisons. En effet, en matière de violence faite à la femme, le monde entier a découvert avec stupéfaction, depuis, statistiques après statistiques, que le Congo-Kinshasa bat tous les records en termes des viols de femmes. Si ceux qui sont bien informés arrivent encore à faire la part des choses, ceux qui le sont moins, malheureusement, restent dans les amalgames, d’autant plus que, au sein de la communauté internationale, le drame congolais, comparativement aux autres cas, n’est pas médiatisé à sa juste mesure, avec une information accompagnante explicative appropriée. De là à penser, face à cette absence de pédagogie, qu’il existerait un complot international ourdi d’en haut par on ne sait quel démiurge dont le but serait d’enrayer le peuple congolais de la surface terrestre, il n’y a qu’un pas que d’aucuns, de plus en plus, n’hésitent plus à franchir.   

Contrairement aux idées reçues découlant de cette situation, c’est l’occasion ici de réaffirmer haut et fort que la culture du viol comme arme de guerre pour avilir la femme en sa qualité d’être humain n’est pas du tout conforme aux normes, valeurs et traditions de la société congolaise considérée dans toute sa dimension multiculturelle. En réalité, le viol de la femme est délibérément pratiqué dans le but inavoué de détruire de façon macabre cette société, notre société congolaise. Comment ? C’est ce que nous allons tenter de vous expliquer maintenant.  

Il faut tout d’abord préciser que la femme congolaise, quelle que soit son appartenance communautaire ou ethnique, reste avant tout un être humain, porteuse, en cette qualité, de valeurs de vie universelles. La femme congolaise est aussi une femme africaine, pétrie de valeurs et traditions animées par la philosophie de l’ « ubuntu » héritée de l’Egypte ancienne pharaonique et dont les différentes civilisations qui se sont succédé dans l’histoire sur tout l’espace géographique négro-africain constituent l’authentique filiation. En effet, cette philosophie de l’ « ubuntu » peut être résumée par une maxime : « Je suis ce que je suis parce que vous, vous êtes ce que vous êtes ; et c’est ensemble que nous sommes ce que nous sommes. » Et cette même philosophie, dans son implantation à travers toute l’Afrique, a gardé la même matrice de valeurs caractérisée par la reconnaissance de l’altérité comme consubstantielle à notre humanité, indépendamment des spécificités culturelles locales qui répondent plutôt aux nécessités existentielles pratiques de la vie des peuples africains, à savoir le respect d’autrui et d’abord le respect de la vie d’autrui, la solidarité, l’amitié, la fraternité, la liberté, l’égalité, l’entraide, l’exigence de protection de la dignité de tous et toutes les autres valeurs sans lesquelles n’importe quelle société ne peut qu’être condamnée à disparaître à plus ou moins brève échéance.   

Dans toutes les sociétés, les normes, valeurs et traditions sociales ont pour finalité première de protéger les droits de l’homme. La femme est par nature l’être qui donne la vie. Elle est aussi socialement l’être le plus outillé chargé de protéger cette vie, étant donné que le droit à la vie reste le premier des droits humains. Dans la société africaine et congolaise en particulier, la femme, en raison du rôle prédominant qu’elle est appelée à jouer dans l’éducation des enfants (au sens durkheimien de support des modèles culturels, des règles de conduite et des rôles sociaux) et dans le processus de formation à la citoyenneté de base, se trouve être la gardienne ou le dépositaire des valeurs sociales, chargée de les transmettre à la société tout entière pour le vivre-ensemble. Par conséquent, avilir la femme, pour les ennemis d’une société donnée, semble être le meilleur moyen de la détruire. La pratique des viols massifs de femmes, constatable dans des situations de guerre un peu partout dans le monde et pas seulement au Congo, procède de cette intention funeste. C’est pourquoi les pays concernés par ce phénomène et la communauté internationale tout entière doivent tout mettre en œuvre pour combattre ce fléau.  

Revenons à la situation de la femme congolaise violée en marge de la guerre au Haut-Congo, au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, au Maniema, au Katanga et dans les deux Kasaï. Quid de sa santé physique et psychique après un viol ? Les conséquences des viols dont sont victimes les femmes congolaises, nos consœurs, restent autant incommensurables qu’insoupçonnées ; il s’agit ici d’un drame dont la réalité dépasse la fiction. Il y a d’abord les traumatismes psychiques, le plus souvent inguérissables, causées par cette pratique barbare et avilissante. Ces traumatismes, dans pas mal de cas, ont entraîné des suicides dont on parle peu. Le désormais célèbre docteur Denis MUKWEGE de Bukavu, notre brave médecin, notre héros, qui voue sa vie à soigner les femmes victimes de viols, en sait davantage, et nous voulons ici saluer son action.  Sous un autre angle, les viols massifs de femmes ont aussi laissés des séquelles traumatiques qui ont déstructuré dans une large échelle la société congolaise, en étant à l’origine des divorces ou carrément des répudiations des épouses, selon les cas (mauvaise compréhension des us et coutumes ethniques, personnalité problématique des maris, etc.). Quid des femmes célibataires, victimes de ces crimes, qui, dans le contexte culturel congolais, perdent toutes chances de fonder une famille, en tout cas pour celles qui en nourrissent le projet ? Quid aussi, dans ce même contexte, des souffrances causées par des grossesses indésirables contractées à cause de ces crimes et du sort des enfants nés de ceux-ci, de même que la transmission du sida et autres maladies vénériennes qui en découlent ? Autre conséquence, et non des moindres : dans une société pauvre, essentiellement rurale, comme celle du Congo, tout coup porté aux femmes, qui nourrissent les familles grâce à l’agriculture et aux petites activités économiques relevant du micro-crédit, est aussi un coup fatal porté à l’économie nationale, comme si, pour conjurer le mauvais sort, le pillage de nos ressources minérales (coltan, diamant, or, etc.) ne suffisait pas aux agresseurs assoiffés des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Si on le veut, cette liste des conséquences de la guerre sur la femme congolaise peut être prolongée à satiété… Qu’à cela ne tienne, l’ampleur et l’intensité de ces crimes ne l’ont pas fait plier, ne l’ont pas renfermée dans sa douleur. Parce qu’elle est celle qui donne la vie, la femme congolaise sait aussi protéger cette même vie ; elle reste debout, se bat dans tous les sens, déterminée à aller de l’avant pour faire vivre le Congo. Elle a besoin que les autorités politiques de son pays et la communauté internationale lui viennent au secours, soient sensibles à son triste sort et fassent tout pour l’améliorer. Et le plus tôt serait le mieux.

La devise du Congo est : « Justice, paix, travail. » La femme congolaise, concrètement, demande ni plus ni moins une application de cette devise à sa vie réelle, à sa vie de tous les jours, et cela sur toute l’étendue du territoire nationale. Elle exige la justice, la paix, la vraie réconciliation nationale et la réinsertion sociale de toutes ses consœurs victimes des viols en RDC. Pendant plusieurs années, la politique gouvernementale qui a consisté, sous prétexte de favoriser l’unité nationale, à accorder naïvement une prime aux seigneurs de guerre en les réintégrant dans l’armée avec promotion sans autre forme de procès, a montré toutes ses limites. Force est de reconnaître aujourd’hui qu’elle était décidément et notoirement mauvaise. Parce que les viols massifs de femmes à l’Est du pays constituent des crimes contre l’humanité, la femme congolaise exige ici et maintenant que le Gouvernement congolais la protège, conformément à ses devoirs constitutionnels, et sorte le Congo de la culture de l’impunité qui caractérise jusqu’à présent son action. Il doit se donner tous les moyens démocratiques nécessaires pour y parvenir : doter la justice congolaise d’un budget conséquent ; créer des chambres spécialisées dotées des instruments nécessaires à l’obtention d’une justice rapide et dissuasive, compte tenu de l’ampleur du phénomène ; organiser conséquemment des audiences foraines régulières pour combattre l’impunité et le sentiment d’impunité, afin d’encourager toutes les femmes concernées à sortir de leur torpeur pour porter plainte ; édifier une justice réellement indépendante du pouvoir exécutif, susceptible de ne pas soustraire les hauts gradés militaires à leurs responsabilités quand ils sont rendus coupables de crimes de viols dans l’exercice de leurs fonctions ; actualiser sa législation en la matière ; former des juges et des magistrats en nombre susceptible de répondre au besoin créé par cette situation ; combattre énergiquement la corruption dans les cours et tribunaux congolais.  

Les enfants congolais réunis au sein du « Forum de l’espoir » viennent d’adresser un mémorandum aux 11 pays membres de la « Conférence internationale sur la région de Grands Lacs » pour réclamer « la paix maintenant » au Congo et dans la région de Grands Lacs en général. La femme congolaise appuie cette initiative, qu’elle juge bienvenue. A l’instar de ces enfants, elle exhorte la communauté internationale à faire pression sur les pays signataires de l’accord-cadre de paix d’Addis-Abeba pour qu’ils respectent leurs engagements en vue de stabiliser la région de Grands Lacs.  Elle demande aussi urgemment à la même communauté internationale d’inciter le Congo à faire les réformes judicaires dont nous venons de parler, et de l’accompagner sur le chemin de leur mise en œuvre. La communauté internationale devrait avoir aussi le courage de contribuer à déminer et stopper le jeu maffieux des multinationales qui continuent malheureusement à se taper des bénéfices mirobolants grâce au trafic des minerais de sang d’origine congolaise, lequel trafic des minerais est le nerf de la guerre qui ne constitue plus un secret pour personne. Au-delà de la problématique des viols, la communauté internationale doit aider l’Etat congolais à améliorer d’une manière générale la condition féminine dans notre pays. Il n’est pas normal que la RDC, selon le classement 2014 de l’ONG « Save the children » des pays où il est le plus difficile d’être mère, figure à la 177e place sur 178, juste devant la Somalie, et se retrouve, avec celle-ci et le Nigéria, parmi les 10 pires pays au monde pour être mère ! Ce n’est pas normal ! Sinon, qui et comment va-t-on repeupler le Congo ? Si tant est vrai que l’un des prétextes brandi par les pays voisins pour l’attaquer tous azimuts, souvent avec la complicité extérieure, reste que le Congo leur paraît sous-peuplé par rapport à sa superficie. Pour la petite histoire, cette ONG, depuis 15 ans, évalue 178 pays du monde, en se basant sur la santé, le niveau de l’éducation, la situation économique et la participation des femmes aux instances de décision.  

De toute évidence, pour son avenir, le Congo ne saurait longtemps continuer à ignorer le sort de la moitié de ses habitants que sont les femmes. Pour son économie, son développement, sa prospérité, son rayonnement dans le monde, pour l’éducation de ses enfants, le Congo a besoin de mettre à contribution tous ses fils et toutes ses filles. La femme congolaise que nous représentons ici reste un acteur incontournable : il est illusoire de penser que l’on pourrait reconstruire et développer un si vaste pays en faisant l’économie de la réinsertion sociale de la femme violée, humiliée, atteinte dans sa chair et dans sa dignité de personne humaine.  Encore une fois, la femme congolaise réclame la paix, la paix maintenant, la paix durable, la paix à tout prix et la vraie réconciliation pour tous les Congolais. La paix est gage de stabilité politique et condition sine qua non de tout développement. Mais la femme congolaise sait aussi qu’il n’y a pas de paix durable sans justice, qu’il n’y a pas de vraie réconciliation nationale sans que tous les criminels de la guerre en RDC soient jugés et condamnés, soit par les cours et tribunaux congolais, soit par la CPI, qu’il n’y a pas et qu’il n’y aura pas de paix durable au Congo sans que les victimes, toutes les victimes, soient rétablies dans leur dignité et indemnisées, pour que nous puissions ensemble reconstruire le pays. Certes cela est-il un grand défi, mais le jeu en vaut bien la chandelle, pour l’amour du Congo. Que vite le temps de l’action cède le pas à celui de la simple proclamation de bonnes intentions !  

Vive la femme congolaise ! Vive le Congo !

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,  

Mes chers Compatriotes,

Distingués Invités,  

Merci de tout cœur pour votre aimable attention.

    

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